E comme Espagne, une des terres d’origine de mes ancêtres ?

Publié le 5 Juin 2014

Au cœur de mon ascendance, figure une lignée entière originaire d’Espagne. Celle-ci commence à partir de mon arrière-arrière-grand-mère, Adèle Cruz Frances.

Née le 28 avril 1873 à Tlemcen, elle s’y marie avec mon aïeul Paul Fourcade (1876-1906) en 1904. Lorsque ce dernier meurt, en 1906, elle rejoint les bras de son amour de jeunesse, Raphaël Gomez et quitte Tlemcen pour Palikao. Retour sur mes racines espagnoles.

Grâce au mariage d’Adèle, je connais le nom de ses parents. Barthélémy Frances et Madeleine Beltran. Les deux vivent toujours en 1904, le premier est déclaré jardinier, la seconde sans profession. Toutefois, je remarque des prénoms francisés : est-ce le signe d’une éventuelle naturalisation ? En effectuant une recherche nominative sur la base des ANOM, je retrouve rapidement un mariage entre un Bartholomé Frances et une Sixta Maria Magdalena Beltran, en 1861. Il s’agit certainement de mes ancêtres.

N’ayant aucune information familiale sur mon ascendance espagnole, je décide de décortiquer l’acte de mariage de mes aïeux, à la recherche du moindre indice pouvant me renseigner sur eux.

Adèle Frances Cruz à droite, seule photo que je possède du côté espagnol...

Adèle Frances Cruz à droite, seule photo que je possède du côté espagnol...

 

Relever toutes les informations d’un acte de mariage

Commençons par relever toutes les informations contenues dans l’acte. Le mariage a lieu le 23 février 1861 à Tlemcen.

Bartholomé Frances, qui se déclare cultivateur, est né à Petrel le 19 décembre 1838. Sixta Maria Magdalena, déclarée sans profession, est née à Petrel le 8 mars 1841. Au moment de leur union, les parents de Bartholomé - Gabriel et Maria Amoros - sont déjà décédés, l’un à Sidi-bel-Abbès le 6 novembre 1857, l’autre à Petrel le 26 mai 1841 ; en ce qui concerne ceux de Sixta, seule sa mère - Bonifacia Beltran - vit encore, son père, Bartholomé, étant décédé à Tlemcen le 17 novembre 1858.

Autre information relevée : il nous est précisé que le conjoint agit « dans l’exercice libre de ses droits », n’ayant aucune information concernant ses aïeux.

Enfin, il est intéressant de relever les témoins de mariage : ces derniers peuvent nous informer sur les réseaux de sociabilité du couple. Dans le cas présent, nous avons : Gabriel Frances, 28 ans, jardinier, frère de l’époux ; Ramon Beltran, 24 ans, journalier, frère de la future ; Bartholomé Beltran, 29 ans, jardinier, frère de la future ; José Fernandez, 45 ans, chaufournier, ami des époux.

Analyser ces informations

Déjà, nous remarquons que les deux conjoints sont nés au même endroit, dans un petit village qui s’appelle Petrel, dans la province d’Alicante, en Espagne. Ceci laisse ainsi supposer que les deux familles - Frances et Beltran - se connaissent forcément. De là à dire qu’elles ont migré ensemble…

De plus, le fait que la mère de Bartholomé - Maria Amoros - soit morte en Espagne, peut indiquer que la migration des Frances en Algérie s’est faite après 1841, en tout cas avant la fin des années 1850 puisque Gabriel Frances décède en novembre 1857 à Sidi-bel-Abbès : cette dernière information nous donne une indication sur le lieu de résidence du père Frances.

En parcourant les résultats de ma recherche nominative « Frances » sur les ANOM, je tombe sur le mariage d’un Gabriel Frances et d’une Maria Assomption Beltra, en 1855. Ce mariage m’intéresse pour deux raisons : d’une part, par l’occurrence du nom  (Gabriel Frances), d’autre part par le fait qu’il soit antérieur à la date de décès du père Frances. J’ai finalement bien fait de m’y intéresser car ce mariage concerne le frère aîné de Bartholomé. Je m’en doutais grâce à l’acte de mariage de Bartholomé et Sixta sur lequel Gabriel figure en tant que premier témoin de mariage.  Etant donné qu’il porte le même prénom que son père, j’ose imaginer qu’il s’agit là de l’aîné de la fratrie. Par déduction, comme Gabriel est né en 1829 à Petrel, je suppose aussi que Gabriel Frances et Maria Amoros se seraient mariés aux alentours de cette année. Au-delà de ces suppositions, le mariage de 1855 indique que Gabriel Frances-père réside bien à Sidi-bel-Abbès, alors que le fils réside déjà à Tlemcen.

Ainsi, je m’interroge sur le fait que les deux fils de Gabriel aient quitté Sidi-bel-Abbès pour Tlemcen. La réponse est assez simple à trouver : les deux frères se sont mariés à… deux sœurs ! En effet, au départ, je n’ai pas fait le rapprochement entre Beltra et Beltran mais il se trouve que Maria a les mêmes parents que Sixta. Ainsi, nous savons désormais pourquoi les deux frères Frances - Gabriel et Bartholomé - résident à Tlemcen : les Beltran y sont apparemment depuis la fin des années 1850 vu que Bartholomé Beltran y décède en novembre 1858.

Pour résumer l’état de ma recherche : j’imagine que les deux familles migrent entre le milieu des années 1840 et le milieu des années 1850, la première - celle des Frances - s’est apparemment établie à Sidi-bel-Abbès, où décède Gabriel Frances père ; la seconde - celle des Beltran - a visiblement élue domicile à Tlemcen, où décède Bartholomé Beltran et où continue de résider Bonifacia Beltran.

Château de Petrel, en Espagne érigé à la fin du XIIe siècle par les Arabes. Source : http://www.spainisculture.com/fr/monumentos/alicante/castillo_de_petrer.html

Château de Petrel, en Espagne érigé à la fin du XIIe siècle par les Arabes. Source : http://www.spainisculture.com/fr/monumentos/alicante/castillo_de_petrer.html

Une migration paysanne ?

Vu les professions déclarées - cultivateur, jardinier, journalier - par les hommes des deux familles, et comme la majorité écrasante des Espagnols ayant migré en Algérie dans la seconde moitié du XIXe siècle, j’imagine sans mal que la migration vers l’Algérie s’est faite à la fois par nécessité et par opportunité et qu’il s’est agi d’une migration concernant des populations rurales.

Des liens de sociabilité par le relevé des témoins de mariage

Au mariage de Bartholomé Frances et Sixta Beltran, j’ai relevé, sur quatre témoins de mariage, trois témoins issus des fratries du conjoint et de la conjointe. Ceci indique déjà, dans un premier temps, le phénomène d’un regroupement « communautaire » qui suit la migration. En effet, la sociabilité des migrants est fortement marquée par leur origine géographique : arrivés dans un pays étranger au leur, le regroupement entre individus de même origine géographique - voire sociale - paraît à la fois naturel et normal. Ce relevé de témoins me pousse également à creuser la piste selon laquelle les deux familles se connaissent déjà bien avant le mariage de mes aïeux en 1861. Si je ne peux en avoir la preuve formelle, une autre indication se trouve dans l’acte de mariage d’un autre frère de Sixta : celui de Bartholomé Ramon Guervasio, qui se marie à Tlemcen en 1856 avec Vicenta Lopez. À l’issue de ce mariage, nous retrouvons deux individus déjà évoqués dans cet article : José Fernandez, chaufournier et Gabriel Frances, déclaré cultivateur. Ces mentions laissent percevoir un temps le réseau de sociabilité des deux familles Frances et Beltran.

Epilogue

Etant donné que seuls les registres de mariage sont disponibles pour la commune de Tlemcen, il m’est très difficile d’aller plus loin dans mes recherches. Néanmoins, j’ai réussi à reconstituer une partie des fratries de mes deux ancêtres Frances et Beltran. Originaires de Petrel (aujourd’hui appelée Petrer), j’ai effectué quelques recherches sur cette commune. J’ai notamment appris qu’une partie des archives paroissiales de la commune aurait brûlé (je n’en sais pas plus). Bon. Puis, je me suis interrogé sur les origines des trois patronymes espagnols de mon ascendance : Frances, Amoros, Beltran. Sur le premier, je suis toujours amusé de voir qu’il signifie, en espagnol, « Français » : peut-être que mon ascendance Frances, avant d’être espagnole, a été un jour « française » ? Sur Amoros, il se trouve qu’il signifie, en espagnol, « amoureux » ; enfin, pour ce qui est du patronyme Beltran, il pourrait être le dérivé espagnol de Bertrand, lequel serait d'origine germanique : plus précisément, il dériverait du prénom Berhthramm, qui signifie apparemment corbeau brillant… Mes ancêtres espagnols seraient-ils le fruit de migrations européennes plus anciennes ? Certainement. Mes racines espagnoles se résument donc par : « un Français amoureux d’un corbeau brillant »… Original !

Rédigé par Guillaume Chaix

Publié dans #Challenge AZ, #Mes ancêtres d'Algérie

Commenter cet article

Geneamick 05/06/2014

Pas facile, les généalogies de personnes migrantes! J'aime beaucoup l'épilogue "un français amoureux d’un corbeau brillant".

Thierry Garrel 05/06/2014

Bravo pour cette recherche.

Mon grand pere est né en Espagne, à Gotor (Zaragoza). Pour aller plus loin apres avoir écrit à la mairie qui ne m'a jamais repondu (normal mais je l'ai su apres), contacté le consulat a Montpellier et les archives a Nantes, j'ai fini par passer par une genealogiste pro qui m'a trouvé son acte de naissance (1907) et le mariage des parents (1876) vite fait bien fait en moins d'une semaine (elle a du passer un coup de fil a la paroisse ou a un correspondant sur place) car l'Etat Civil conservé chez le Juzgado (la justice de paix) ne commence qu'en 1877, avant c'est à la paroisse.

Je peux te donner son no de telephone par mail privé. Tu recoit l'acte original en espagnol et sa transcription en francais.

Thierry

Guillaume 09/06/2014

Patience est mère de toutes les vertus. Je me pencherai sur mes origines espagnoles tôt ou tard. Merci pour vos commentaires!