Quand mes ancêtres ont quitté Saint-Sorlin-d'Arves... (2/2)

Publié le 6 Mai 2014

Si, au début du XXe siècle, les enfants continuent de naître à Saint-Sorlin, progressivement l’exode rural se met en place. Un exode à la fois contraint - comment imaginer avoir un avenir dans une fratrie comptant une dizaine d’enfants ? - mais qui correspond à l’ère industrielle qui tend à remplacer, petit-à-petit, celle de l’agriculture. Dans le cas de mes aïeux, nous l’avons vu, cela commence avec la fratrie de mon arrière-grand-père, disons dans le dernier quart du XIXe siècle. Le phénomène se poursuit avec Ernest, frère aîné de mon grand-père, puis avec la quasi-totalité des membres de la fratrie.

Ainsi, tous les frères et sœurs d’Ernest vont monter à Paris, au moins un temps, ou descendre en bas de vallée, à Saint-Jean-de-Maurienne notamment. C’est le cas de Théophile (1899-1962), qui, après son mariage en 1922 avec Césarie Balmain, s’installe à Saint-Jean, exerce la profession de cultivateur et s’implique dans la vie politique locale.

Alphonsine (1901-1990), comme Célestine (1905-1958) et Germaine (1924-2008), quittent également Saint-Sorlin au cours de leur vie, quoique la première est la seule à rester à Saint-Sorlin la majeure partie du temps : c'est d'ailleurs elle qui élève en partie ses frères et soeurs. Germaine, quant à elle, passe sa vie professionnelle à Chambéry, en tant qu’employée au lycée Monge, et organise ensuite sa retraite entre Saint-Jean-de-Maurienne et Saint-Sorlin, commune dans laquelle réside encore Ernestine (1921- ), veuve de Jean-Marie Baudray, maintenant âgée de presque 93 ans.

François (1909-1981) et Edouard Chaix (1911-2003) vont d’abord monter un temps à Paris. Différence de caractère, Edouard déplore le tempérament « fêtard » de François : « En une nuit, il dépense les économies d’une semaine... » 

Le premier passe ensuite sa vie, avec sa femme et ses trois fils, à Saint-Jean et ses alentours : propriétaire d’une ferme, il cultive et élève. En ce qui concerne Edouard, il avance dans les traces de son frère aîné Ernest. Après avoir travaillé à Paris, en tant que garçon de café, il devient propriétaire, à Aiguebelle, en Savoie, d’un premier café ; après s’être marié en 1950 avec Alice Delavay à Chambéry, Edouard acquiert un café dans cette dernière ville - le café du Pont des Carmes. 

De gauche à droite : Maurice, François, Edouard, Célestine, à Paris, devant le café d'Ernest (on perçoit le E.Chaix à l'arrière-plan).

De gauche à droite : Maurice, François, Edouard, Célestine, à Paris, devant le café d'Ernest (on perçoit le E.Chaix à l'arrière-plan).

Une scène de foire à Saint-Sorlin, années 1940-50 ? Avec, au premier plan, mon arrière-grand-mère, Marie Françoise Brunet, Ernest & Théophile.

Une scène de foire à Saint-Sorlin, années 1940-50 ? Avec, au premier plan, mon arrière-grand-mère, Marie Françoise Brunet, Ernest & Théophile.

Enfin, mon grand-père, Maurice. Né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin, il y passe son enfance et son adolescence. Aidant ses parents aux travaux des champs notamment, mon grand-père affectionne particulièrement cette vie paysanne, à tel point qu’il aime à se projeter plus tard élevant ses bêtes et cultivant ses propres champs. Pour autant, ses frères aînés lui rappellent la nécessité de quitter Saint-Sorlin pour gagner son propre argent : « tu ne peux quand même pas indéfiniment manger le pain de tes parents ! » lui lancent-ils parfois. Dernier garçon de la fratrie, il n’a pas vocation à trop donner son avis. Adolescent, il monte un temps à Paris, chez Ernest, histoire de découvrir la vie citadine. Mal à l’aise, il n’y reste pas et émet rapidement le souhait de revenir dans sa Maurienne natale. C’est sans doute à cette période qu’il est victime d’un coup de sabot de mulet sur son genou, qui va être à l’origine de sa jambe raide. En effet, les médecins lui proposent de partir en Suisse pour se faire opérer : n’ayant pas les moyens de payer, mon grand-père est contraint de faire bloquer son genou. Il est ainsi exempté de son service militaire en 1938

Au tout premier rang, le petit marin en troisième position en partant de la gauche : c'est mon grand-père.

Au tout premier rang, le petit marin en troisième position en partant de la gauche : c'est mon grand-père.

Quand mes ancêtres ont quitté Saint-Sorlin-d'Arves... (2/2)Quand mes ancêtres ont quitté Saint-Sorlin-d'Arves... (2/2)

 

En 1944, il se marie avec ma grand-mère, Germaine Didier, de sept ans sa cadette, elle aussi originaire de Saint-Sorlin. Ensemble, ils ont six enfants, dont le premier, mort quelques heures après sa naissance, à Saint-Sorlin, en plein hiver 1945. Certainement conscients que leur vie ne peut être à Saint-Sorlin, mes grands-parents descendent en bas de vallée, à Saint-Jean-de-Maurienne, où mon grand-père trouve un poste dans l’usine d’aluminium phare de la vallée, Péchiney. Comme beaucoup d’ouvriers à l’époque, il bénéficie d’un accès à la propriété plus ou moins facile. La maison se construit à la fin des années 1940, dans le quartier du Moulin des Prés. En attendant d’y habiter, la famille habite un petit appartement, non loin d’où réside Théophile, plus en hauteur dans Saint-Jean. Père de cinq enfants, ouvrier, mon grand-père reste attaché à la terre et à ses bêtes : il cultive son jardin, élève ses lapins, ses poules, et entretient ses talents manuels en fabriquant sabots et divers outillages, installations. Tantôt il s’improvise producteur local, coiffeur de quartier - à commencer par coiffeur de famille - et même cordonnier.

Jamais son handicap n’en a été un : sa jambe raide ne l'empêche ni de se rendre au travail en vélo, ni de passer le permis de conduire - pour se faire, il aménage le siège de sa 2CV, en accord avec l’auto-école. 

Débuts de la vie à Saint-Jean...
Débuts de la vie à Saint-Jean...Débuts de la vie à Saint-Jean...
Débuts de la vie à Saint-Jean...Débuts de la vie à Saint-Jean...

Débuts de la vie à Saint-Jean...

Article de presse relatant la carrière de Maurice Chaix à Péchiney / Mon grand-père coupant les cheveux à l'un de mes cousins.Article de presse relatant la carrière de Maurice Chaix à Péchiney / Mon grand-père coupant les cheveux à l'un de mes cousins.

Article de presse relatant la carrière de Maurice Chaix à Péchiney / Mon grand-père coupant les cheveux à l'un de mes cousins.

J’ai beaucoup de souvenirs avec mes grands-parents, en l’occurrence avec mon grand-père. Mes parties de foot improvisées se terminaient régulièrement en course-poursuite avec lui, énervé que le ballon finisse ponctuellement sa course dans ses plants.

Mon grand-père aimait la politique, était un homme de principes. Engagé à gauche, sans pour autant être très éloquent à ce sujet, il se passionnait pour les débats télévisés impliquant de fortes personnalités comme Georges Marchais. Alors qu’il n’aimait pas particulièrement le sport, il en affectionnait un en particulier : la boxe, devant laquelle il pouvait rester des soirées entières.

Je me souviens de mes premières parties de belote, de tarot aussi, dans lesquelles mon grand-père excellait. Jouant avec mon oncle et/ou ma tante, mon père, ces derniers avaient la bonne idée de me mettre en équipe avec mon grand-père. Du haut de mes 11 ans, encore heureux que j’avais compris toutes les subtilités du jeu… aux dépens de mon grand-père qui se contenait à chaque erreur que je commettais !

Mon grand-père est mort à Saint-Jean-de-Maurienne en juin 2003. Chaque été,  mes grands-parents n’étaient jamais d’accord sur le fait de le passer à Saint-Sorlin : une année c’était lui qui ne voulait pas, une autre ma grand-mère qui n’était pas très motivée… L’été 2003, ils s’étaient enfin mis d’accord : ils passeraient l’été à Saint-Sorlin. Et pourtant.

Mon grand-père est issu d’une génération - peut-être la dernière ? - qui parlait presqu’exclusivement patois depuis l’enfance. Ayant souffert de cela à l’école notamment, lui, comme ma grand-mère d’ailleurs, ont toujours refusé que leurs enfants parlent un mot de patois à la maison. Je me rappelle néanmoins des conversations animées en patois entre anciens dont je ne comprenais absolument rien.

Voici comment mes ancêtres ont quitté Saint-Sorlin-d’Arves et, à travers l’exemple de ma famille, un aperçu des diverses formes d’exode rural qu’ont pu adopter des millions de familles à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. À l’heure où les stations de sport d’hiver, dont fait partie Saint-Sorlin aujourd’hui, jouissent d’un regain de fréquentation - pour combien de temps encore ? - je serais vraiment curieux de voir la réaction de mes aïeux s’ils avaient l’occasion de revoir, ne serait-ce que pour quelques minutes, le cher village de leur enfance… 

Mon grand-père, Maurice Chaix.Mon grand-père, Maurice Chaix.
Mon grand-père, Maurice Chaix.Mon grand-père, Maurice Chaix.Mon grand-père, Maurice Chaix.

Mon grand-père, Maurice Chaix.

Rédigé par Guillaume Chaix

Publié dans #Mes ancêtres de Maurienne

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