Quand mes ancêtres ont quitté Saint-Sorlin-d’Arves… (1/2)

Publié le 28 Avril 2014

Contrairement à l’idée reçue, nos ancêtres étaient relativement mobiles. Que ce soit au XIXe ou au XXe siècle, beaucoup sont partis, revenus, parfois dans des conditions plus que difficiles. Dans la majorité des situations, l’émigration se faisait par nécessité. Rares devaient être ceux et celles qui quittaient leur terre natale par pur plaisir et unique goût de l’aventure.

Si j’ai déjà abordé la question de l’émigration - pyrénéenne notamment - à travers l’itinéraire de mon ancêtre maternel parti en Algérie, il se trouve que mes ancêtres de Maurienne ont aussi été amenés à quitter leurs belles montagnes. Ainsi, trois types d’émigration existent : l’émigration saisonnière, temporaire et définitive. À partir du milieu du XIXe siècle, sans doute par le phénomène de l’industrialisation qui s’accélère, l’émigration savoyarde s’intensifie. Plusieurs dizaines de milliers d’individus quittent alors leur habitat. Une large part d’entre eux rejoignent Paris, Lyon ou encore les colonies - l’Algérie, mais aussi des pays sud-américains comme l’Argentine et l’Uruguay.

En ce qui concerne mes ancêtres alpins, c’est essentiellement vers Paris qu’ils vont se diriger, ville dans laquelle s’organise progressivement une véritable communauté, laquelle entretient des liens étroits avec les villages d’origine, ce qui contraste avec l’émigration vers l’Algérie par exemple où, dans ce cas précis, nous observons une rupture totale, ou presque, avec la famille restée en métropole. Retour sur le parcours de quelques-uns de mes aïeux paternels.

 

Saint-Sorlin-d'Arves, hameau du Pré, années 1920-1930

Saint-Sorlin-d'Arves, hameau du Pré, années 1920-1930

Ernest Albert Célestin Chaix est né le 1er avril 1897 à Saint-Sorlin-d’Arves, au hameau du Pré, où il grandira. Il est le fils aîné de Charles Chaix et Marie Brunet, mes arrière-grands-parents. En consultant son registre matricule de classe de 1917, nous apprenons qu’il est mobilisé pour la « Campagne contre l’Allemagne » dès le 7 janvier 1916. De plus, nous pouvons lire cette mention : 

« Blessé le 13 mars 1918 à Verdun, y hérite conjonctivite, embarras gastrique, bronchite, par gaz, du fait des opérations de guerre. Cité à l’ordre du 104e Régiment d’Infanterie numéro 27 le 15 avril 1919. ‘Bon soldat dévoué et brave, a toujours fait courageusement son devoir. A été intoxiqué à Verdun le 13 mars 1918 »

AD Savoie en ligne, RM n°879, pp.504-505 sur 661

De retour de la guerre, nous pouvons donc imaginer l’état de choc psychologique et certainement physique dans lequel Ernest se trouve. Est-ce à cette période que la photo de la classe de 1917 est-elle prise ? 

Classe de 1917 : Ernest est assis, deuxième en partant de la gauche.

Classe de 1917 : Ernest est assis, deuxième en partant de la gauche.

Quoiqu’il en soit, Ernest décide de quitter Saint-Sorlin-d’Arves pour Paris. Grâce à son registre matricule, nous savons qu’il est domicilié dans la capitale à partir du 12 janvier 1920, rue Hérold, dans le 1er arrondissement. Il exerce alors la profession de garçon-restaurateur. Comment s’est-il retrouvé à Paris ? La présence de plusieurs de ses oncles dans la capitale a sûrement contribué à motiver son choix. En effet, nous savons, encore une fois grâce aux registres matricules, que deux de ses oncles, et même son père, ont déjà séjourné à Paris.

Son premier oncle, Jean François Alphonse Albert Chaix (1855-1913), aîné de la fratrie de son père, y réside définitivement depuis le 18 novembre 1882, dans le 8e arrondissement, rue de la Pépinière.

Un autre de ses oncles, Jean Baptiste Henri Chaix (1865-1939), se rend ponctuellement à Paris, d’abord en novembre 1887, rue Mazagran, dans le 10e arrondissement ; en janvier 1890, rue de Charenton, dans le 12e arrondissement ; puis en décembre 1892 au 4 faubourg Poissonnière, dans le 2e arrondissement, et qui devient son domicile légal en juillet 1923. Le décès de sa femme, Jeanne Françoise Clémentine Didier, en février 1918 à Saint-Sorlin, contribue-t-il à motiver son choix de partir définitivement à Paris ?

Sans certitude, la photo de gauche serait celle de Jean François Chaix, sa femme et ses trois enfants / Celle de droite serait la photo de famille de Jean Baptiste, sa femme et ses huit enfants.Sans certitude, la photo de gauche serait celle de Jean François Chaix, sa femme et ses trois enfants / Celle de droite serait la photo de famille de Jean Baptiste, sa femme et ses huit enfants.

Sans certitude, la photo de gauche serait celle de Jean François Chaix, sa femme et ses trois enfants / Celle de droite serait la photo de famille de Jean Baptiste, sa femme et ses huit enfants.

Le propre père d’Ernest, Charles (1868-1935), réside à Paris le 2 mai 1894, aussi au 4 faubourg Poissonnière, à la même adresse que son frère. Mais à partir d’avril 1896, sa domiciliation est bien localisée à Saint-Sorlin-d’Arves : est-ce à dire qu’il ne se rend plus du tout à Paris ?

C’est donc dans un contexte relativement familier qu’Ernest se rend à Paris en janvier 1920. La mémoire familiale indique qu’un de ses oncles possède un café. Mais je n’en ai aucune preuve. Le 6 décembre 1923, Ernest est domicilié rue Tiquetonne, dans le 2e arrondissement : il habite ainsi à proximité de son oncle Jean Baptiste Henri. Est-ce qu’Ernest exerce sa profession de garçon cafetier dans un établissement appartenant à un de ses oncles ? Par ailleurs, ce changement d’adresse s’explique certainement par le fait que quelques mois auparavant, le 8 février 1923, Ernest se marie avec Lucienne Mélanie Lerallut, une cousine éloignée.

En effet, elle est la fille d’Emmanuel Eugène Lerallut et de Marie Célestine Justine Sylvie Chaix (née à Saint-Sorlin en 1881, décédée en 1964 à Longjumeau, en banlieue parisienne), fille de Jean François, oncle d’Ernest. Si Emmanuel Eugène Lerallut décède avant 1927, date à laquelle Marie Célestine se remarie, un élément très intéressant est à constater : marié en 1899, nous savons qu’il était garçon de café. Ainsi, le mariage d’Ernest avec sa fille en 1923 aurait-il permis à ce dernier de trouver un travail ?

Enfin, le 24 janvier 1935, Ernest réside dans le 9e arrondissement de Paris, au 7 rue Choron : c’est à cette adresse qu’Ernest devient cafetier, possédant donc son propre établissement. Ernest a alors 38 ans. À cette date, il est déjà père de Denise, sa fille unique. Quelques semaines après sa naissance, Ernest fait garder sa fille à Saint-Sorlin : plus tard, elle s’engagera dans l’armée et se mariera avec un officier. En parallèle de son activité de cafetier, Ernest vend des pains de glace et gère une affaire de location de voitures de quatre saisons. Il décède le 3 mai 1969 en banlieue parisienne, à Athis-Mons, dans l’Essonne. À sa mort, sa femme Lucienne envoie, au reste de la famille de Saint-Sorlin, une caisse remplie, entre autres, de couteaux Opinel gravés « Café Chaix », qu’Ernest faisait graver et distribuait à certains de ses clients parisiens.

En haut à gauche : Ernest est debout au deuxième rang à gauche / En haut à droite : Ernest est devant avec sa fille Denise, derrière : mon arrière-grand-père Charles est accoudé sur mon grand-père Maurice / En bas à gauche : Ernest à Paris / En bas à droite : une des dernières photos d'Ernest, qui se tient debout à droite de la photo, à côté de lui mon grand-père, chez qui la photo est prise (1969)En haut à gauche : Ernest est debout au deuxième rang à gauche / En haut à droite : Ernest est devant avec sa fille Denise, derrière : mon arrière-grand-père Charles est accoudé sur mon grand-père Maurice / En bas à gauche : Ernest à Paris / En bas à droite : une des dernières photos d'Ernest, qui se tient debout à droite de la photo, à côté de lui mon grand-père, chez qui la photo est prise (1969)
En haut à gauche : Ernest est debout au deuxième rang à gauche / En haut à droite : Ernest est devant avec sa fille Denise, derrière : mon arrière-grand-père Charles est accoudé sur mon grand-père Maurice / En bas à gauche : Ernest à Paris / En bas à droite : une des dernières photos d'Ernest, qui se tient debout à droite de la photo, à côté de lui mon grand-père, chez qui la photo est prise (1969)En haut à gauche : Ernest est debout au deuxième rang à gauche / En haut à droite : Ernest est devant avec sa fille Denise, derrière : mon arrière-grand-père Charles est accoudé sur mon grand-père Maurice / En bas à gauche : Ernest à Paris / En bas à droite : une des dernières photos d'Ernest, qui se tient debout à droite de la photo, à côté de lui mon grand-père, chez qui la photo est prise (1969)

En haut à gauche : Ernest est debout au deuxième rang à gauche / En haut à droite : Ernest est devant avec sa fille Denise, derrière : mon arrière-grand-père Charles est accoudé sur mon grand-père Maurice / En bas à gauche : Ernest à Paris / En bas à droite : une des dernières photos d'Ernest, qui se tient debout à droite de la photo, à côté de lui mon grand-père, chez qui la photo est prise (1969)

La particularité de l’émigration savoyarde à Paris réside dans le fait que les individus partis gardaient des liens étroits avec leur lieu d’origine. Ainsi, Ernest, toute sa vie, revenait régulièrement à Saint-Sorlin : le fait qu’il y emmène sa fille au moment de la Seconde guerre mondiale en est une remarquable illustration. Aussi faut-il que je précise qu’à Paris, chaque village alpin avait une spécialisation professionnelle : par exemple, les émigrés du village mauriennais de Montaimont étaient réputés pour être ouvreurs d’huitres ou encore chauffeurs de taxis ; ceux de Saint-Collomban, qui, eux, partaient plus dans le Sud de la France étaient spécialisés dans les activités de colportage et de ramonage ; à Saint-Sorlin, à l’image de mes ancêtres partis, ils exerçaient une profession de garçons de café, cafetiers. Ces spécialisations se produisaient certainement de manière relativement fortuite. Enfin, là encore à l’image de mes ancêtres, ceux qui partaient étaient souvent les aînés de la fratrie : ils étaient chargés d’émigrer afin de tenter de gagner leur vie. Ainsi, leur départ était plus ou moins contraint, plus ou moins subi.

Enfin, pour revenir à Ernest, que je n’ai pas connu, et selon la mémoire familiale, il s’agissait d’un homme instruit, qui travaillait beaucoup, assez économe, croyant aussi. Il fera d’ailleurs un don d’argent à l’église de Saint-Sorlin : aujourd’hui encore, à côté de la porte de l’église, une plaque érigée pour Ernest le remercie de son don.

À suivre…

Opinel gravé "Café Chaix" / Porte de l'église de Saint-Sorlin et plaque : "La commune de St Sorlin reconnaissante à son bienfaiteur Ernest Chaix" Opinel gravé "Café Chaix" / Porte de l'église de Saint-Sorlin et plaque : "La commune de St Sorlin reconnaissante à son bienfaiteur Ernest Chaix" Opinel gravé "Café Chaix" / Porte de l'église de Saint-Sorlin et plaque : "La commune de St Sorlin reconnaissante à son bienfaiteur Ernest Chaix"

Opinel gravé "Café Chaix" / Porte de l'église de Saint-Sorlin et plaque : "La commune de St Sorlin reconnaissante à son bienfaiteur Ernest Chaix"

Rédigé par Guillaume Chaix

Publié dans #Mes ancêtres de Maurienne

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Marine Pommereau 29/04/2014

Quel bel article ! Bravo !